Ethiopie: les forces tigréennes contrôlent les aéroports du Tigré, appels à la "désescalade"
Les forces des autorités rebelles du Tigré ont pris mercredi le contrôle des aéroports de cet Etat régional et affrontent l'armée fédérale éthiopienne dans l'Etat régional voisin de l'Afar notamment, faisant ressurgir le spectre d'une nouvelle guerre à grande échelle dans le nord de l'Ethiopie.
L'Union européenne et l'Union africaine, marraine de l'accord de paix, ont appelé en soirée, en des termes identiques, à une "désescalade immédiate". "Le respect du droit humanitaire international est impératif et non négociable", a souligné Bruxelles, s'inquiétant d'une "dégradation rapide de la situation".
Un accord signé à Pretoria a mis fin en 2022 à deux ans d'une guerre extrêmement meurtrière et destructrice entre le gouvernement fédéral du Premier ministre Abiy Ahmed et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), formation politique qui a longtemps gouverné l'Ethiopie et dirige de fait le Tigré.
Les tensions ont ressurgi ces derniers mois: le TPLF n'est plus autorisé en Ethiopie depuis 2025 et Addis Abeba l'accuse de gouverner illégitimement le Tigré. Les deux camps ont massé des troupes des deux côtés de la frontière régionale, des combats les ont déjà opposées début 2026, et des drones éthiopiens ont visé une dizaine de fois les forces tigréennes depuis début août.
Dimanche, sept groupes opposés au gouvernement fédéral dans diverses zones du pays, dont le TPLF, les milices amhara Fano ou l'Armée de libération oromo (OLA), ont annoncé s'être alliés en vue de "renverser" l'exécutif d'Addis Abeba.
Cette Coalition pour la Survie a annoncé mercredi répliquer grâce à des "contre-offensives à grande échelle" à des "attaques d'ampleur, aériennes et terrestres" de l'armée fédérale. Ces affirmations n'ont pas pu être vérifiées de sources indépendantes.
L'ONG Acled, spécialisée dans la collecte de données sur les conflits, confirme que les forces du Tigré ont pris le contrôle mercredi des trois aéroports tigréens de Mekele (capitale régionale), Axoum et Shire.
Elle signale des combats les opposant à l'armée fédérale dans deux zones frontalières entre le sud Tigré et l'Amhara et dans une troisième entre l'est du Tigré et l'Afar.
Deux sources humanitaires en Afar ont indiqué à l'AFP que des combats étaient en cours mercredi près des localités d'Abala et Erebti, proches du Tigré.
- "Franchi le Rubicon" -
Située au sein de massifs marquant la frontière avec l'est du Tigré, Abala "serait aux mains" des forces tigréennes, a confié à l'AFP une source sécuritaire étrangère. Erebti est située plus profondément en Afar, à une centaine de kilomètres de route d'Abala.
"Des forces terrestres nous ont attaqués depuis le sud du Tigré, depuis l'est du Tigré, donc les TDF (forces tigréennes, ndlr) ont reçu l'ordre de se défendre. Je ne vois pas de possibilité de désescalade actuellement", a affirmé à l'AFP Amanuel Assefa, vice-président du TPLF, affirmant que les Fano affrontaient aussi l'armée fédérale en Amhara, sans que l'AFP puisse le vérifier.
La compagnie nationale Ethiopian Airlines, seule à effectuer des trajets intérieurs en Ethiopie, a suspendu mercredi, "en raison de la situation actuelle au Tigré", ses vols vers et de Mekele, Aksoum et Shire.
Mercredi matin, une employée de l'aéroport Alula Aba Nega de Mekele ayant requis l'anonymat a indiqué avoir été informée par son supérieur "que les TDF avaient pris le contrôle de l'aéroport", normalement gardé par quelques soldats de l'armée fédérale, rare présence visible des autorités fédérales au Tigré.
Sollicitée par l'AFP, la porte-parole d'Abiy Ahmed n'a pas répondu.
Le TPLF "a franchi le Rubicon", a réagi auprès de l'AFP Kjetil Tronvoll, spécialiste de la région à l'Oslo New University College (Norvège), ajoutant ne voir "aucun signe de désescalade".
Acled dit craindre que les autres membres de la Coalition pour la Survie ne s'apprêtent également à en découdre dans les zones où ils opèrent. Même si aucun de ces groupes ne semble susceptible de menacer Addis Abeba, "une série d'insurrections actives à travers l'Ethiopie pourrait affaiblir l'armée" fédérale, "déjà mise à rude épreuve", note l'ONG.
- 600.000 morts -
La guerre de 2020-2022, l'un des conflits récents les plus meurtriers au monde, a fait au moins 600.000 morts, selon une estimation de l'Union africaine, a ravagé économiquement le Tigré et déplacé plus d'un million de ses six millions d'habitants.
Le TPLF a dirigé l'Ethiopie pendant près de trois décennies avant d'être marginalisé par Abiy Ahmed lorsque celui-ci a été nommé à la tête de l'exécutif fédéral en 2018. Son parti de la Prospérité a largement remporté les législatives en juin.
Le gouvernement de M. Abiy accuse ces derniers mois le TPLF de s'être rapproché d'autres groupes armés et de l'Erythrée voisine, ex-province éthiopienne qui entretient, depuis son indépendance acquise par les armes en 1993, des relations très tendues avec son immense voisin.
Le président érythréen Issaias Afeworki a envoyé l'armée érythréenne prêter main-forte à M. Abiy face au TPLF entre 2020 et 2022, mais les relations entre les deux dirigeants se sont ensuite gravement dégradées.
D.Meyer--BP