En Somalie, le football se féminise petit à petit
Des centaines de spectateurs s'égosillent en regardant deux équipes de jeunes femmes jouer au football dans un stade de Mogadiscio. En Somalie, pays conservateur et instable, le sport roi se conjugue de plus en plus au féminin.
La scène aurait été impensable il y a quelques années encore, alors que la capitale somalienne vivait au rythme des attentats des shebab, ce groupe armé lié à Al-Qaïda qui depuis 2006 guerroie contre les autorités.
Car les insurgés, qui condamnent toute forme de divertissement tel que le football, d'autant plus s'il est pratiqué par des femmes, auraient très vraisemblablement fait de cette rencontre une cible.
Mais la peur n'est plus de mise en ce mardi de mars, à la faveur d'une amélioration de la sécurité dans la capitale somalienne, où le nombre d'attaques a fortement diminué.
Dans la tribune principale, où la ségrégation de genre n'est pas totalement respectée - quelques hommes siègent parmi les femmes, et vice versa -, les bras se lèvent ou se baissent, les regards se teintent d'effroi ou de joie, à mesure que la partie évolue.
L'équipe féminine de Ilays finit par écraser 5 - 0 celle de Nasiib. Mais le plaisir, pour beaucoup de spectateurs, est ailleurs.
"Si vous étiez à Mogadiscio il y a quelques années, un match comme celui-là, entre deux équipes de filles, n'aurait pas été possible pour des questions de sécurité", affirme Ali Muhidin, l'un des spectateurs.
- Rêve devenu réalité -
L'intérêt pour le foot féminin va pourtant désormais "croissant", se félicite-t-il, ce qu'il lie également à une évolution de la société.
"Le gens deviennent plus flexibles culturellement. Des filles qui jouent au foot, année après année, ça devient normal", explique Mowlid Hassan, un autre spectateur.
Le championnat de foot féminin est pourtant très récent en Somalie. Créé en 2024, il n'accueillait au départ que 80 sportives. Mais à peine deux ans plus tard, elles sont 600 à y participer, au sein de dix équipes - en majorité de Mogadiscio, mais aussi d'ailleurs sur le territoire.
"Personne ne pouvait imaginer qu'un jour les Somaliennes joueraient au football dans leur pays, où même les hommes avaient interdiction de le pratiquer par des combattants qui avaient décrété le foot +non-islamique+", observe Ali Abdi Mohamed, le président de la Fédération somalienne de football.
"Mais quelque chose dont on ne pouvait rêver est devenu réalité", remarque-t-il, interrogé par l'AFP.
Dans une société encore très conservatrice, "bien sûr, 100% des parents n'autorisent pas leurs filles à jouer", reconnaît le président de la fédération, qui ne recense toutefois aucun incident en tribune, malgré une certaine mixité.
Alors que le football européen passionne la Somalie, où les clubs étrangers, notamment britanniques, ont la cote, ses équipes locales ont longtemps été placées sous l'éteignoir.
La Somalie est aujourd'hui 200e au classement FIFA chez les hommes, ne précédant qu'une dizaine de micro-Etats. Son équipe féminine, qui a disputé un premier match amical en octobre à Djibouti, ne figure pas dans le listing de la Fédération internationale.
- Pas un tabou -
Cela devrait changer bientôt, alors que les "Ocean Queens" (les reines des océans, le nom de la sélection somalienne, NDLR) s'apprêtent à participer au premier tournoi international de leur histoire - pour joueuses de moins de 17 ans - fin mai en Tanzanie.
"Pour les femmes, jouer au football n’est ni une honte ni un tabou", estime Ramas Abdi Salah, milieu de terrain des "Ocean Queens", qui comme ses coéquipières porte d'épais collants et un maillot à manches longues sous sa tenue sportive, ainsi qu'un voile noir pour cacher ses cheveux.
"Je suis entièrement couverte, à l’exception de mon visage et de mes mains. Je n’ai reçu aucun commentaire négatif à ce sujet, assure l'adolescente de 17 ans, qui dit avoir l'assentiment de sa famille. Je joue, et je connais ma valeur."
Najma Ali Ahmed, la gardienne de but de la sélection, affirme également "encourager les footballeuses à poursuivre leur rêve d’intégrer l’équipe nationale".
Mardi, son visage était toutefois surtout marqué par la colère. Dernier rempart de filles de Nassib, Najma avait encaissé... cinq buts.
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T.Mann--BP