Étude de l'Académie autrichienne : les amies au cœur du care horizontal
Selon une nouvelle recherche de l'Académie autrichienne des sciences, les amies jouent un rôle central dans le soutien aux familles. Cette étude met en lumière une réalité souvent ignorée : les réseaux d'amitié assurent une part significative de la garde des enfants, compensant le manque d'infrastructures publiques et reposant majoritairement sur le travail invisible des femmes.
Une étude menée par l'Académie autrichienne des sciences (ÖAW) met en lumière un mécanisme fondamental du soutien familial contemporain : la dépendance massive des réseaux d'amis et d'amies pour la garde des enfants. Loin de confirmer une surprise médiatique, les résultats corroborent une réalité sociologique ancienne, soulignant le rôle croissant des « familles choisies » face au déclin relatif du modèle nucléaire traditionnel.
Caroline Berghammer, chercheuse à l'ÖAW, relativise l'aspect novateur de ces conclusions. Pour elle, ces données reflètent simplement une évolution longue et inéluctable. Les statistiques issues de l'Étude autrichienne des valeurs, disponibles depuis 1990, montrent que la proportion d'individus considérant leurs amis comme extrêmement importants a doublé au cours des dernières décennies. Cette montée en puissance des liens horizontaux s'inscrit dans un contexte plus large de transformations sociales, marqué par une baisse des mariages et une visibilité statistique insuffisante des modes de vie non matrimoniaux.
L'ÖAW définit le « care horizontal » comme les soins fournis au sein d'une même génération, par des frères, sœurs, amis ou voisins, plutôt que par les parents directs. La recherche identifie quatre domaines principaux : les soins personnels, l'aide ménagère, le soutien financier et la garde des enfants. C'est dans ce dernier domaine que l'impact est le plus tangible, avec 31 % de la charge prise en charge par ces réseaux informels.
Ce chiffre illustre concrètement le principe selon lequel « il faut un village pour élever un enfant ». Dans un contexte où les deux parents travaillent souvent à temps plein et où les infrastructures publiques font défaut, cette solidarité horizontale devient une nécessité pratique. Elle permet de pallier l'absence de soutien étatique structurel.
Cependant, cette solidarité repose sur une répartition genrée très inégale. L'étude révèle que les femmes assurent 62 % des soins horizontaux. Cette charge est particulièrement lourde pour les femmes âgées de 50 à 59 ans. Isabella Buber-Ennser, autre chercheuse de l'ÖAW, pointe du doigt un paradoxe persistant : « Il y a le même problème fondamental que pour la garde des enfants propres : si les femmes font plus, les hommes font moins. »
Les amies, sœurs et voisines prennent souvent le relais lorsque les hommes des couples hétérosexuels négligent leurs responsabilités de soin. Cette dynamique confirme les analyses féministes de longue date sur la division sexuée du travail invisible. Les réseaux féminins fournissent l'infrastructure émotionnelle et pratique qui fait défaut dans les modèles familiaux traditionnels.
Malgré leur importance, ces formes de soins restent largement invisibles aux yeux des systèmes juridiques, politiques et économiques officiels. La reconnaissance institutionnelle continue de privilégier les couples romantiques, qu'ils soient hétéro ou homoromantiques, au détriment des liens platoniques qui constituent la famille de facto pour beaucoup.
Beatrice Frasl, autrice du livre « Déromantisez-vous », argue que les normes patriarcales ont historiquement relégué les amitiés au second plan. Pourtant, l'empirie de cette étude démontre que ces liens sont devenus la norme dans la pratique quotidienne. La recherche ne se contente pas de valider l'importance des amies ; elle expose le système actuel comme reposant sur un travail féminin non rémunéré et non reconnu.
Le constat est sans appel : si les résultats n'étaient pas surprenants, ils sont néanmoins révélateurs d'une injustice structurelle. L'équité dans la charge de soin reste un horizon lointain, tandis que les réseaux d'amitié continuent de soutenir silencieusement l'éducation des enfants.
V.Walter--BP