Des scientifiques percent le mystère de la dent des narvals
Des scientifiques ont percé le mystère de la dent des narvals, dont la forme unique fascine depuis des siècles et a valu à ces énigmatiques cétacés le surnom de licorne des mers.
Vivant exclusivement dans les eaux glacées de l'Arctique où leur population est estimée à environ 120.000 individus selon l'UICN, ces mammifères marins à l'apparence singulière et au corps massif sont particulièrement difficiles à observer et étudier.
Ils possèdent sur le devant de leur tête une défense en forme de lance torsadée parfaitement droite pouvant atteindre jusqu'à trois mètres de long.
Au Moyen Âge, cet appendice, sans équivalent dans le reste du règne animal, était présenté comme une corne de licorne et vendu à prix d'or pour ses supposées vertus magiques.
Il s'agit en fait de la canine gauche des mâles qui traverse leur mâchoire et leur lèvre. Leur canine droite reste, quant à elle, enfouie dans le crâne.
Une particularité qui ne va pas sans inconvénient apparent.
"Imaginez que vous deviez faire du vélo avec un manche à balai attaché sur le front", explique à l'AFP Henrik Birkedal, coauteur d'une étude sur le sujet publiée mardi dans Nature Communications.
C'est, selon ce chimiste de l'université d'Aarhus (Danemark), ce que doivent ressentir les narvals mâles lorsqu'ils plongent dans les profondeurs. Il ajoute que, malgré cette protubérance "digne des Monty Python", les animaux se déplacent parfaitement bien.
Pour résoudre ce qu'ils ont appelé "l'énigme de la défense du narval", l'équipe internationale de biologistes, chimistes et physiciens a utilisé une technologie avancée de radiographie 3D, notamment trois accélérateurs de particules européens appelés synchrotrons.
Les défenses sont constituées de deux types de tissus dentaires: la dentine à l'intérieur et le cément à l'extérieur.
Les scientifiques ont découvert que la dentine interne forme une spirale orientée vers la droite, tandis que le cément externe forme une spirale orientée vers la gauche.
Ces deux forces opposées confèrent à la dent sa structure rectiligne, bien différente des défenses courbes des éléphants ou des morses.
"C'est comme un clou que l'on enfonce dans une planche de bois. A chaque tour, le clou progresse un peu plus", raconte M. Birkedal. La défense du narval fonctionne de façon similaire, sauf qu'ici la "vis" progresse vers l'extérieur à partir de la tête de l'animal.
Les scientifiques ont aussi été surpris de découvrir des couches de croissance comparables aux cernes des arbres. Celles-ci offrent un aperçu de la vie de ces animaux, qui peuvent vivre jusqu'à 80 ans, précise M. Birkedal.
L'équipe a utilisé des défenses conservées dans des musées ou collectées par des communautés inuites du Groenland, qui chassent ces animaux pour leur viande.
- Mais à quoi servent-elles ? -
La forme n'est pas le seul mystère entourant les dents de narval. Leur fonction exacte fait aussi débat dans la communauté scientifique.
Elles pourraient être utilisées pour chasser ou bien pour ressentir la température et la salinité de l'eau.
Des hypothèses qui semblent peu probables à l'équipe de chercheurs ayant mené la nouvelle étude car les dents de narval poussent quasi-exclusivement chez les mâles. Si elles étaient nécessaires à ces fonctions, les femelles devraient elles aussi en posséder.
Deux mâles ont, en outre, été observés dans ce qui semblait être un concours de comparaison de défenses devant une femelle, suggérant qu'elles pourraient servir à établir une domination en vue de l'accouplement.
"C'est définitivement la fonction la plus plausible", estime auprès de l'AFP un des co-auteurs de l'étude, Mads-Peter Heide Jørgensen de l'Institut des ressources naturelles du Groenland.
Un avis que ne partage pas Martin Nweeia, un expert des défenses de narval n'ayant pas participé à l'étude.
"La principale fonction de ces défenses est celle d'un organe sensoriel", affirme à l'AFP cet anthropologue dentaire d'Harvard, en s'appuyant sur ses travaux antérieurs.
Malgré cette divergence, M. Nweeia salue l'étude, qui constitue selon lui une "contribution supplémentaire précieuse à notre connaissance de la micro-anatomie et de la morphologie de la défense".
M.Keller--BP